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La Grande Ourse et le mythe préhistorique de la Chasse Cosmique

La Grande Ourse et le mythe préhistorique de la Chasse Cosmique

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Article en complément du podcast Les Nuits Antiques consacré aux origines et au mythe de la Grande Ourse et de la Petite Ourse.

Celle que l’on regarde aujourd’hui comme une grande casserole, chaine de sept étoiles dans le ciel, en direction du nord, facile à remarquer, porte aussi le nom de Grand Chariot pour de nombreux peuples (son origine « ne peut être ultérieur à l’invention de la roue, située généralement vers 3 500 av. J.-C. à Sumer, en Basse Mésopotamie. L’aire de diffusion de cette appellation en laisse supposer l’origine indo- européenne. » Julien d’Huy). Constellation des Babyloniens, que les Grecs de l’antiquité ont repris puis substitués à une ourse (les deux ont certainement coexisté). Créature immense et redoutable qui a pourtant l’air si sage dans le ciel, près du pôle nord céleste, marchant au-dessus de la forêt et grimpant les falaises de la nuit. L’animal n’est pas blessé sauf dans le plus profond de son être. Elle, l’ourse devenue étoiles, était avant cela une nymphe chasseresse et indomptable à l’image d’Artemis, sa bienaimée et dont elle était la préférée. C’est pour avoir subi l’outrage de Zeus-Jupiter, le dieu du grand-tonnant, qu’elle va se retrouver changer en une ourse féroce, obligée de fuir ses compagnes et le monde des humains, de se cacher des années dans la forêt, loin des regards de tous, et comme enfermée dans ce monde sauvage dont elle ne parle pas la langue. Puis elle sera catastérisée, portée parmi les étoiles, par Zeus ou Artemis, selon les versions. La voilà placée pour l’éternité dans le cercle arctique céleste, près de l’axe du monde. Elle, autrefois chasseresse passionnée que les animaux fuyaient, est devenue une créature traquée dans la forêt par des chasseurs insatiables, dont son propre fils, Arcas, qu’elle a eu avec Zeus. Il aurait pu la tuer d’un trait, si le dieu du tonnerre n’était pas intervenu.

Les sept étoiles les plus brillantes de la Grande Ourse forment le célèbre astérisme du Grand Chariot, ou plus couramment pour les Modernes, de la Grande Casserole (Big Dipper). Les Romains le surnommait Les Sept Bœufs de labour, septem triones (septentrion). Crédit : VegaStar Carpentier, APOD (NASA)

Dans le ciel, la Grande Ourse est notre guide, indiquant le nord et est aussi un repère pour les heures, les jours, de par sa position. Elle ne se couche jamais, elle semble immortelle, comme la voyaient les Égyptiens, dont cette région du ciel était le refuge des Pharaons, après leurs migrations. Royaume intemporel du milieu du ciel, c’est ainsi que conçoit la Chine cette région céleste depuis des temps immémoriaux ; c’est là, au centre, que se dresse le palais, et c’est là que l’empereur est assis. Dans ce centre perpétuel, où habitent la Grande et la Petite Ourse.

Tableau de Le Titien achevé en 1559. La scène représente Artémis-Diane qui, au moment où toutes les nymphes se dévêtissent pour prendre leur bain du soir, découvre que Callisto est enceinte. Cela faisait neuf lunes que la préférée de la déesse cachait son ventre, de peur d'être bannie. C'est ce qu'il finira par arrivé. Écoutez le mythe de la Grande Ourse dans le podcast Les Nuits Antiques. Crédit : National Gallery, Londres

Origines paléolithiques de la Chasse Cosmique

Le mythe de la Grande Ourse, repris par les Latins qui admiraient la culture de la Grande-Grèce présente des motifs communs à d’innombrables récits, transmis de génération en génération, de la mer noire aux confins de la Sibérie et jusqu’au continent nord-américain, ansi que l’ont relevé des mythologues. Les mêmes étoiles incarnent une chasse, une poursuite jusque dans le ciel, d’un cervidé souvent, d’un ours parfois. L’astérisme de la Grande Ourse en est la mémoire, une histoire qui continue de briller jusqu’à nous, qui ne s’effaceraient pas et que des chercheurs reconstituent, fragments après fragments, entendus et lus dans ses différentes versions à travers le monde, (voir Un ours dans les étoiles, recherche phylogénétique sur un mythe préhistorique, par Julien d’Huy).

« En Eurasie et en Amérique du Nord, les étoiles formant le bras de la constellation dite de la Casserole sont souvent interprétées comme des chasseurs, et la casserole elle-même comme un cervidé ou un ours, poursuivi ou tué par ces assaillants. Ce motif est inconnu sur les autres continents, ainsi qu’en Arctique où la constellation est pourtant bien visible. Le lien entre cette constellation et la chasse cosmique ne doit donc rien au hasard, et ne peut s’expliquer que par d’anciens liens historiques unissant les diverses traditions », explique Julien d’Huy, auteur de Cosmogonies.

Dans son étude, il expose le résultat suivant : « la première version du motif de la chasse cosmique associée à la Grande Ourse serait la suivante : “Un unique cervidé est pourchassé par un seul chasseur. L’animal est vivant quand il devient la constellation de la Grande Ourse.“ Le mythe de la Chasse cosmique a peut- être été illustré par certaines images de l’art rupestre en Carélie, en Sibérie et dans le nord de la Mongolie, ainsi que par les auteurs de la fameuse scène du Puits de Lascaux et les mythologies grecque et basque. »

Ainsi, peu de doutes subsistent sur le fait que le mythe ait des racines très profondes, plongeant dans le paléolithique : « la distribution des récits suit ce que nous savons du peuplement probable de l’Eurasie et de l’Amérique du Nord. Le motif semble avoir été diffusé par une migration humaine d’Asie en Sibérie, puis, par le détroit de Behring, de Sibérie en Colombie-Britannique, et enfin en Amérique du Nord-Est. Or le passage du mythe en Amérique n’a pu avoir lieu que par le détroit de Behring, entre 20 000 et 15 000 ans avant notre ère, lorsque le retrait des eaux permettait le passage à pied entre les deux continents » Il était contemporain des peintres de Lascaux, et probablement qu’il connaissait l’histoire, l’ayant entendu de leurs ancêtres. L’auraient-ils peint sur les parois des grottes, et sur des rochers ? Sur des peaux d’animaux, des masques, sur leurs visages et leurs corps ?

« Diverses œuvres rupestres situées en Carélie, en Sibérie, dans le nord et l’est de la Mongolie, ont été rapprochées du thème de la chasse cosmique (Ernits 2010). Certaines de ces images de chasse présentent par ailleurs des similitudes troublantes avec la célèbre scène du Puits de Lascaux, datée entre 18 000 et 17 000 ans ».

Scène mystérieuse peinte à l'endroit dit Puit de Lascaux. Que représente cet homme ou femme et l'oiseau sur un piquet avec comme une croix à sa base ? Pourrait s'agir de l'étoile polaire, et au-dessus, le chasseur cosmique ? Julien D'Huy mentionne : « Comprendre la scène du Puits comme une illustration d’un motif de Chasse cosmique permettrait d’expliquer l’intriguant « point noir isolé vers le garrot » du bison (Glory et Vialou 1979 : 291), qui serait une étoile ; la position figée de l’animal (Vialou 1987 : 42) qui ne chargerait pas réellement – quoi de plus normal s’il représentait un astérisme plutôt qu’une action ; la posture redressée de l’homme et celle, ascendante, du bovin (selon certains spécialistes : Duhard 1996 : 99) ; les tâches noires maculant le sol sous la scène (Glory et Vialou 1979 : 291) à rapprocher de la croyance amérindienne selon laquelle le sang de l’animal céleste, gouttant au sol, aurait imprégné de rouge le feuillage des arbres en automne (mais il est à noter que les taches, sous la scène du Puits, sont noires). Cette hypothèse interprétative, quoique encore fragile, rejoint une proposition de Norbert Aujoulat (2004 : 264-265), pour qui les caractéristiques morphologiques de la grotte rappelleraient l’architecture de la voûte céleste. Les images pariétales représenteraient alors des évènements célestes expliquant des évènements saisonniers terrestres, comme les prémisses de l’accouplement chez les chevaux (printemps), les aurochs (été) et les cerfs élaphes (automne). C’est le rythme, voire la régénération du temps, qui serait de ce fait symbolisé, liant le temps biologique au temps cosmique, comme le fait le motif de la chasse cosmique, par exemple en expliquant le retour cyclique de l’automne. »

Au terme de sa démonstration qui remonte le fil des versions et en empruntant à la phylogénétique (voir méthode présentée dans l’étude), l’auteur postule que le mythe le plus ancien de la chasse cosmique, raconté par les Paléolithiques est le suivant : « Un unique cervidé est pourchassé par un seul chasseur. L’animal est vivant quand il se transforme en constellation. Le cervidé forme alors l’ensemble de la Grande Ourse ».

Il est fascinant de voir comment il est possible de reconstituer, avec un degré de confiance élevé, des récits anciens que les habitants dans toute l’Europe, en Asie et en Amérique du Nord avaient en tête, des récits entendus dans leur enfance, ou peut-être lors de rites de passage de l’adolescence à l’âge adulte, des rites d’initiation. Ou bien était-ce l’histoire d’un héros valeureux, courageux, un être qui éloignait l’ours redouté. Ou encore d’autres versions. Un cervidé. Un animal devenu immortel, qui tourne en rond dans le ciel, autour de l’étoile Polaire. Un animal qui ne se repose donc jamais. Ou encore, qui évoque l’ours qui hiberne, immobile dans sa bauge, plongé dans un sommeil si profond que l’on pensait qu’il était mort… Puis, malgré tout, ressort de la grotte profonde et ténébreuse quand les jours renaissent, s’allongent, que tout refleuri et verdit. C’est un animal qui a vaincu l’hiver, et les ténèbres, qui revient dans la vie qui recouvre toute la nature. Ours et cervidé, leur place dans le ciel a pu être liée à leurs comportements ce que les préhistoriques observaient au fil des saisons.

Source : Un ours dans les étoiles, recherche phylogénétique sur un mythe préhistorique, de Julien d’Huy